Pour Corbivau ne fit pas un usage imodéré de la chambre noire installée dans une pièce louée à cet effet au-dessus de son garage, qu’il sous-louait – il ne possédait pas de véhicule à y placer et n’avait jamais prévu de s’en servir à d’autres fins – à un voisin. Les films impressionnés lors de son temps libre ne l’encouragèrent ni le découragèrent, il saisit par contre parfaitement le dilemme du propriétaire précédent : le temps qu’il passait à courir le motif lui manquait lorsqu’il s’agissait de développer les films et réaliser des tirages des meilleures prises de vue, et vice-versa. Et puisque son équipement n’autorisait qu’un travail en noir et blanc, le passage à la couleur résolut le problème. Celle-ci, certes, ne possédait sans doute pas le „charme“ du premier, mais à ces yeux, sa qualité principale résidait surtout dans le fait qu’en déposant ses rouleaux chez le photographe il lui semblait reprendre un avantage certain sur le temps – celui de la prise de vue n’étant plus influencé, altéré, par celui du développement, même si gagner du temps ne signifie pas automatiquement utliser ce gain à bon escient. D‘avantages et d’inconvénients il était aussi question avec la photo posée contre une casserole, inclinée de façon à réduire les reflets, et qu’il observait, la base du visage soutenue par ses paumes. A force de concentration – mais peut-être était-il tout simplement fatigué – il avait fini par se convaincre du pouvoir de la photographie en général et de celle-ci en particulier. Ce pouvoir, méditait-il, s’exprimait comme suit : en photographiant ces figurines il avait assurément effectué une opération doublement avantageuse. D’une part il conservait l’agencement des figurines en l’état, emportant d’autre part nombre d’éléments invisibles sur la photo, et qui relevaient d’une dynamique poétique née de la situation établie lors de sa rencontre avec les dits objets. Plutôt que d’éléments il préféra employer le terme d’émotions. L’enthousiasme d‘avoir remarqué ces figurines dans un fouilli riche, certes, en associations, mais perturbant pour la même raison, l’enthousiame, donc, d’avoir su les voir ; le plaisir éprouvé par les jeux d’esprit qu’elles déclenchèrent, la joie d’avoir pensé à prendre son appareil ce jour-là, tout cela, effectivement, appartenait au domaine de l’émotion. Les avantages, poursuivit-il, étaient si évidents qu’il pouvaient ignorer les inconvénients, pour autant qu’il y en aie eu. Mais ne s’illusionnait-il pas? Les inconvénients, en effet, se laissent rarement évincer aussi facilement, et s’ils ne se manifestent par sur le champ, ils savent apparaître ultérieurement au moment où l’on s’y attend le moins, ayant alors l’avantage de la surprise. La dynamique poétique d’une situation se fâne souvent plus vite que la rose à l’aube éclose... Corbivau en avait la certitude, ergo : l’incertitude guettait, et il se demanda si entre le moment de la prise de vue et celui où il retira sa commande chez le photographe, les associations dont il souvenait en regardant la photo étaient bien celles nées lors de sa prise. La déception pouvait quitter son affut et passer à l’attaque : la photo, telle qu’elle lui apparaissait maintenant, ne révélait-elle pas que la magie de l’instant n’était magique qu’à l’endroit et au moment de la rencontre, et qu’en appuyant sur le déclencheur il en signait l’arrêt de mort sans appel? Le regret triomphait déjà : n’eut-il pas mieux valu ramener le scaphandrier bleu azur et son vélo, le Bouddha vert et son singe, pour les arrangel tel quel à un endroit choisi ad hoc, et ainsi avoir la possibilité de ré-animer par une vue fréquente les émotions éprouvées lors de leur découverte? de les re-découvrir sans cesse pour ainsi dire, avec la même intensité? L’espoir tentait une contre-attaque : la possibilité d’effectuer autant de tirages qu’il le désirait ne lui permettait-elle pas, justement, de perpétuer le charme, l’émerveillement? Mais en quoi consistait ce charme? Corbivau ferma les yeux, conscient de jouer son va-tout. Ce qu’il s’apprêtait à s’exposer devait en tout point coïncider avec ce qu’il avait ressenti ce jour-là, déambulant dans les rues d’abord pour s’engager ensuite par hasard aux puces, s’arrêter à cette boutique, ignorer cette brocante, s’attarder ici, fuir de là, écouter les marchandages, juger les trocs, lire les désirs à peine dissimulés, reconnaître le talent arnaqueur, croiser des visages connus, se laisser bousculer par des inconnus, accompagner en sifflotant l’air de la Petite Mousmée de Yokohama expectoré par un tourne-disque tuberculeux, se rire des moues déçues par une occasion ratée, désapprouver les chipoteurs, voir s’évanouir un mouvement de robe, buter contre une table Louis XVI sur trétaux, saisir une hésitation, un dépit, reconnaître une assurance feinte, effleurer des bricoles, des livres, en acquérir un même, pour le titre, qui, devait le mener, inconsciemment ou non, à porter son attention sur le scaphandrier. Jusque là, il effectuait un parcours sans faute, tout concordait, lui semblait-il. Il respira. Se revit faire la queue et commander un sandwiche-merguez à une friterie où les grills et autres bacs à frites surchauffaient la tôle d’une estaffette adaptée à moins que ce ne fût une bétaillère aménagée, se revit, une fois installé à une terrasse improvisée aux chaises et tables bancales, ingurgiter baguette et saucisse en débouchant les embouteillages à l’Orangina, feuilleter la „Reine de la route“, payer, se remettre en vadrouille pour finalement tomber le trio représenté sur la photo. Ce fût l’illumination. Le Bouddha vert le fit sourire, car lui rappelant l’air siffloté plus tôt : Ah! Bouddha, Bouddha, Mon petit Bouddha, Que tu m'as fait de la peine! Bouddha me bouda Le cruel Bouddha! Je l'implore à perdre haleine! – le singe lui rappela une chienne, qui, attristée par l’absence de son maître se fit une telle joie en le revoyant qu’elle mourut d’une crise cardiaque pour le moins foudroyante, mais, contrairement au singe de la légende, ne put renaître en la personne d’un saint. Tout était dans la combinaison scaphandrier-bicyclette, qui, il s’en souvenait bien, l’avait amené à considérer que la magie pouvait se transférer dans le domaine de l’économie. L’étude du Dr. Salle à l‘esprit, même rapidement parcourue, il avait en effet envisagé de composer un mémoire sur le sujet, c’est-à-dire, de le compléter, de l’élargir, de le prolonger, d’en propulser le propos dans la modernité et par là, dans le futur, tout en supputant en retour force bénéfices. Car, pensait-il, ce qu’il proposerait devait révolutionner les loisirs : la pratique du vélo en appesanteur. A l’importun, forcément ignorant, qui lui objecterait que l’ouvrage du docteur Salle datait de 1899, qui lui ferait remarquer la présence sur la photo d’un scaphandrier et non d’un astronaute, il rétorquerait que souvent l’image véritable n’est pas l’image visible mais bien celle celle apparaissant derrière, et qu’il s’agissait de reconnaître. Le rôle de l’interlocuteur dubitatif échut à René. Celui-ci avait abandonné Mireille au stand d‘un vieillard sénile et tirait des bordées solitaires d’une antiquité à l’autre. A René, donc, s‘en souvenant parfaitement, Corbivau expliqua que l’avenir de l’homme, en ce qui concernait ses opérations militaires mais surtout ses divertissements, serait extra-terrestre, ou ne serait pas. La branche touristique d’ailleurs s’était penchée sur ce développement, évaluait des marchés, rassemblait des capitaux privés dans ce sens. Preuve que son intuition était juste, preuve aussi qu’il devait publier son mémoire dans les délais les plus brefs, pour ouvrir sur l’infini spatial une porte par laquelle s’engouffrerait tout le monde, après avoir passé à la caisse, en achetant d’abord son livre, incontournable. Production de l’équipement nécessaire, promotion, distribution, il avait bouclé la chose en un clin d’œil, avec plus de rapidité qu’il ne faut à un diaphragme pour s’ouvrir et de se refermer. Une liste de partenaire impatients ne demandant qu’à financer l’aventure lui serait fourni sans mal par Bouchard et Pécuvier, qui, alors que lui (René) se tournait les pouces à Bangkok, avaient râtissé l’Asie avec succès. Vexé, René jugea l’affaire complètement idiote. Corbivau alors, il s’en souvenait très clairement, s’était gaussé de cette remarque désobligeante, défaitiste même, et avait conclu magistralement que l’homme ne disparaîtrait nullement par le progrès, comme l’affirmait certain esprit boudeur, mais par manque d’initiative, par fainéantise intellectuelle, vérolé d’une attitude réactionnaire, telle que la sienne, à l’égard de l’inovation, par le fait d’une capacité d’invention rachitique, émoussée, dégénérée, débile, ne faisant preuve que d’un héroïsme émasculé! René s’éventait du manuel destiné aux officiers-cyclistes ; Camille surgit alors et, pointant le doigt sur la figurine bleu azur : Tiens, on dirait toi, les jours où tu ne sais que faire de tes dix doigts, les jours où tu as l’air aussi encombré de toi-même que ce scaphandrier avec son vélo, qui s’étonne de ne pouvoir ni avancer sous l’eau, ni remonter en surface, qui préfère s’en prendre au principe d’Archimède plutôt que de reconnaître la stupidité de son projet, et suppose qu’en multipliant ses efforts il y parviendra néanmoins, bref : c’est l’homme qui se mène en bateau...
- L’image derrière l’image, en somme, avait alors ironisé René. Mais de tout cela, il ne restait rien sur la photo, ricana Corbivau, se retenant pour ne pas la déchirer.

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