Secrète, Asteur l’avait prévenue : je photographiais uniquement les seaux. Le portrait m’avait toujours semblé au-dessus de mes capacités, de mes forces. Vingt minutes suffirent à Raymond pour me fournir sur cette cliente, ce qu’il nommait la „fiche technique“ des personnes qui s’arrêtaient à son stand, croyaient écouter son discours racoleur à propos des objets qu’il savait leur vendre, mais racontaient surtout leur vie. Elle insista. Je renvoyai l’ascenseur.

Photo 1 - Il sera minuit. Vous serez assise sur votre terrasse, près d’une table. Malgré la fraîcheur vous porterez une robe évasée bleu smalt à pois et blanc sans manches, copie exacte selon vous de celle que portait votre mère lors de l’exode. Votre mère est assise sur le siège avant d’une Simca-Fiat, elle porte la main en visière pour se protéger du soleil, la berline est criblée d‘impacts et le cliché encadré, posé sur un guéridon dans le salon, est en noir et blanc. La fabrication du smalt est assez simple. Il suffit de griller une mine d’oxyde de cobalt pour obtenir ce que l’on nomme safre, et de fondre celui-ci avec du sable silicieux et de la potasse. On l’apprécie, par exemple, autant sur un polyptique attribué à Breughel l’Ancien*, que sur certains paysages orientaux d’Alexandre Gabriel Decamps, sur lesquels, selon Frédéric de Carcy, son application en glacis les lointains vigoureusement traités [...] fait fuir l’horizon**. Sur la table vous aurez déposé une tasse vide et jouez avec la cuillère, comme cela vous arrive souvent, pour ensuite la déposer sur un livre : un volume de la Pléiade, édité en 1954 en Belgique, ce qui est assez drôle car il s’agit des Oeuvres complètes de Baudelaire. Sa présence n’est pas un hasard, vous le devinerez pourquoi en le feuilletant. Au moment de la prise de vue cependant, vous regarderez vers le sud. Toutes les 25 secondes quatre faisceaux lumineux balaierons l‘horizon, ils seront invisibles sur le portrait. Le téléphone sonnera mais ni vous ni votre mari se vous déplacerez pour déccrocher. Si le ciel est dégagé, on reconnaîtra, au-dessus du toit de votre maison, Cassiopée, Céphée, la Girafe, la petite Ourse et le Dragon ; Percée peut-être à l’ouest, Véga, à l’est, mais cela m’étonnerais ; l’objectif en tout cas ne les prendra pas en considération. Une voiture passera sur le chemin vicinal, qu’elle jaunira au fur et à mesure de son déplacement, vos voisins sans doute, qui n’apercevront pas le salut que vous leur adresserez, car trop discret et trop sombre la terrasse, éclairée seulement par une lampe sur pied. Lentement le bruit du moteur s’estompera, il commencera à pleuvoir. Vous regarderez un instant les gouttes diluant le reste de café dans la tasse puis rejoindrez votre mari dans le salon, assis en coin de table près de la lampe, consultant son laptop.
* Cf. Jean Denucé, Lettres et documents concernant Jan Breugel I et II (Paris, 1934)
** Frédéric de Carcy, De Paris en Égypte : souvenirs de voyage (Paris, 1874)

Photo 2 - Il est 6 heures du matin. Vous ête assise sur votre terrasse, près de la table. Vous portez la même robe que sur la première photo. La porte du salon est entrouverte par laquelle on devine la lampe sur pied, éteinte, près de laquelle votre mari, assis en coin de table, avale une tasse de café, avant que de venir déposer deux valises près de votre chaise. Le téléphone sonnera, le chauffeur de taxi peut-être, pour annoncer son arrivée car vous en avez passé la commande la veille. Votre violoniste frotte sa râpe sur sa chanterelle. Venant de la mer, le vent laisse entendre le roulement des galets, jusqu’à ce que le décollage d’un avion recouvre le bourdon maritime et la stridulation du grillon. Sans être encore officiellement levé, le soleil aura chassé les étoiles. Vous penserez apercevoir la Grande et la Petite Ourse, la Girafe et le Dragon, mais ne vous faites pas trop d’illusions. L’objectif se laissera corrompre par le plus clair. Votre regard s’attarde sur une parcelle fauchée la veille, les andains y dessinent des couloirs que vous associez à une piste d’athlétisme sans déterminer la discipline s’y déroulant, une alouette les survole, grisolle, sans que vous parveniez à la localiser. Vous buvez une dernière gorgée de café, reposez la tasse sur la soucoupe, jouez un moment avec la cuillère. Votre mari les emporte, ainsi qu’une bouteille de Bordeaux non débouchée. Cadeaux de vos voisins, venus la veille prendre le double de clefs pour pouvoir, vérifier que tout est en ordre durant votre absence, et le cas échéant, déposer le courrier sur le guéridon, près du portrait de votre mère, main en visière pour se protéger du soleil, ou scrutant le ciel d’où pouvait surgir de nouveaux avions près à poursuivre le mitraillage de la colonne de réfugiés dont elle faisait partie. Vous ne buvez pas d’alcool. Votre plaisantez : avec tout ce que nos ancêtres ont picolé au cours des siècles passés on imagine facilement qu’un foetus baigne moins dans le liquide amiotique que dans l’alcool, comme un reptile. Pour la conservation choissisez plutôt l’alcool à 80° que le formol, scellez le couvercle de votre bocal au mastic de vitrier et vessie de porc, la technique a fait ses preuves. Les voisins ne rient pas, oublient les clefs en partant.

Photo 3 - Il est midi. Vous êtes assise sur votre terrasse, près de la table. Vous avez terminé votre repas, assiette, restes de crudités, crouton sur lequel se pose une abeille xylocope, couverts, carafe, forment une nature-morte qu’éclaire le soleil à travers les tamaris. Il est bien sûr hors de question de voir des étoiles. Par la porte-fenêtre du salon par contre, votre mari est tout à fait visible même si la lumière à l’intérieur de la maison est plus faible qu’à l’extérieur. Il mord dans un sandwich, tenu d’une main, tandis que l’autre se dépace sur le pavé tactile de son laptop. Un pigeon est posé sur le faîtage, des mouettes en quête de lombrics survole un labour, une brise de terre anime du linge parmi lequel cette robe, qui vous rappelle des souvenirs que vous ne pouvez avoir. Vous semblez autant regretter l’Exode, où vous n’étiez pas encore née, que l’été désormais achevé, et que vous aurez passé à la montagne. Le défilement des photos sur l’écran de votre mari est trop rapide pour que l’on puisse reconnaître l’endroit où vous séjournâtes, peut-être cherche-t-il déjà l’endroit où vous séjournerez aux prochaines. La photo de votre mère fut prise près de Monboissier, dont l’on voit parfaitement la gare de Tramway, sur l’ancienne ligne Lèves-Bonneval, à l’époque déjà hors service. La berline franco-italienne dérapa sans doute, se retrouvant en diagonale sur le bas côté de cette route comme tracée au cordeau, menant vers Tours qu’il s’agissait d‘atteindre, vers la Loire qu‘il fallait impérativement traverser : les portes antagonistes, transpercées par les projectiles, sont ouvertes. Un groupe formé d’une famille ou par la force des choses dépasse sans s’attarder à la regarder une peugeot 202 touchée plus sérieusement, bâche en charpie et plateau éclaté, encastrée sous une charette dont l’attelage gît dans une confusion de viande. Que sont-ils devenus? L’identique de Chateaubriand lorsque ces Mémoires parurent. La photo fut découpée dans un magasine ; rien n’indique que son auteur soit le conducteur de la berline, ni celui-ci le père de la jeune fille assise sur le siège avant ; l’intérêt que vous y portez m’échappe.

Photo 4 - Dix-huit heures viennent de sonner à l’horloge de parquet, obélisque de chêne ou cercueil, placée en vis-à-vis de la lampe sur pied. Basse encore, au-dessus du toit, la Grande Ourse, Ourse ou Chariot, Casserole. Celle ou celles que nous traînons, réelle(s) ou imaginée(s). Une auto passe, suivie d’une camionette. Vous les associez un instant, sans réfléchir, ainsi que ceux visibles sur la photo, aux scènes du polyptique attribué à Breugel l’Ancien. Peut-être attribuez vous aux véhicules la qualité de ce qui vous conduit au paradis (ou du moins à l’aéroport, d’où vous y serez transportée assez rapidement) tout en vous en excluant sans cesse. Vous n’approndissez pas cette votre intuition. Assise sur votre terrasse, vêtue de votre indéfectible robe, mais aussi d’un pullover, vous regardez vers le sud. Si le phare n’a pas commencé sa ronde, cela ne saurait tarder. Porter cette robe à cette période de l’année est assez absurde, vous en êtes consciente. Cependant pas plus absurde que pour le personnage de la photo, de la porter sur la route de l’exode. Ce tissus, avec ces petits pois blancs ridicules, creusait un abîme – c’est votre expression – à flotter ainsi bien légèrement au milieu de la débâcle, du chaos, de ce prémonitoire „Tout fout le camp“, chanté avant les évènements, des corps déchiquetés, carbonisés, des véhicules en flammes, banquettes en cendre, laque boursoufflée, craquelée, fumée de la gomme, cris, hennissements. Par ces quelques centimètres carrés, la mode et la mort formaient pour alors un couple troublant, cela vous fascinait (Votre intérêt il est vrai s’amenuise à la vue de ces populations s’affrontant ou fuyant sur les routes en jogging, tennis et t-shirt). Cela sera sur votre portrait. L’épreuve, unique, sera tirée des quatre prises de vue superposées, et présentée telle que sur l'esquisse ci-jointe. Cela sera, déjà, votre portrait.
[Extrait du journal de M. Crépon]

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