- Tu te souviens?
Lucien, oui se souvenait. D’avoir souvent désiré rêver de se retrouver enfermer dans un musée de cire, d’insérer des mèches dans la tête de certaines figures et de les allumer, de les regarder fondre. Les traits glisseraient, s’évanouieraient... Mais les rêves ne nous écoutent pas. Il se souvenait alors de cette visite réelle, alors que las d’arpenter la Reperbahn sur les traces alors invisibles des Fab Four, fatigués de photographier sur leur gauche ce qu'ils avaient délaissés à droite, et à gauche ce qu'ils n'avaient pas vu à droite, trempés, ils s’étaient abrités dans le Panoptikum, pour tomber sur les Awful Three, comme Mireille les avait tout de suite baptisés. Ressemblaient-ils à leurs modèles? Peu importait, leur présence, en soi grottesque, les rendait suffisamment ridicule pour que le visiteur ne s’attarde pas à vérifier l‘exactitude.
Il se souvenait aussi d’une conversation.
De la rue provenaient les bruits typiques d’un crépuscule, ce qui restait de la chaleur du jour ne suffisant plus pour les étouffer une bonne fois pour toutes. Par-delà la couronne des arbres des avions zèbraient le ciel de leur traînée de kérozène ; venant de l’Est ils transportaient leur cargaison vers je ne savais quel Ouest. Cet ouest où pour fixer l’extrémité du monde connu à son époque Ptolémée traça son méridien 0, au Cap d’Horchilla sur l’île d’Hiero. Lors d’un séjour à Santa Cruz de la Palma, il avait appris d’une expatriée versée dans une sorte spéculation parano-ésotérique qu’Hitler ne mourut pas à Berlin mais se serait terré dans quelque bunker (pour y attendre que les choses se tassent, que les vainqueurs passent l’éponge?). A l’annonce de la destruction d’Hiroshima puis Nagasaki, il aurait pris ses cliques et ses claques pour emprunter quelque chemin détourné et finir ses jours reclus à l’ombre des dragonniers. A l’endroit où des fidèles enterrèrent sa dépouille s’élève aujourd’hui l’Hotel Florida ; selon mon hôte, l’anagrame n’autorisait aucune discussion.
- Il se prénommait Adolfo l’enflure? avait demandé Lucien, sans gêné son hôte. Elle n’acceptait de tout façon aucune contradiction; elle possèdait d’ailleurs un pendule à l’isochrome impeccable, infaillible, c´est à dire confirmant ses allégations quelque soit la direction du vent. Elle vivait dans une sorte de masure sans eau courante ni électricité mais avec une véranda donnant sur un jardin où se laissaient vivre un va-l’eau végétal, une pagaille de papayers, de palmiers, de bananiers etc... De là, par-dessus les toits, elle avait le loisir d’apercevoir l’océan, le port, la caserne etc... mais s’inquiétait plutôt d’une prolifération d’antennes-relais à l’échelle mondiale, installés sur une certaine longitude, étudiait diverses conspirations (tout cela sans être connectée) et s’intéressait même à la fréquente apparition d’ovnis dans une certaine constellation (donc le nom devait rester secret, cela allait de soi) juste avant l’aube. Elle ne lésinait sur rien pour prévoir, analyser, déchiffrer et surtout interprèter ces phénomènes et une kyrielle d’autres à venir. Outre l’interrogation des vas-et-viens pendulaires, elle battait quotidiennement la carte divinatrice et traduisait en le commentant, l’inévitable Nostradamus. Notable exemple de la forcenée curiosité de nostre nature, s’amusant à preoccuper les choses futures, comme si elle n’avoit pas assez à digerer les presentes... Et les autochtones, ils en pensaient quoi, de ce numéro?
- Pas grand chose, je crois. Peut-être existe-t-il une fatalité insulaire qui fait qu’on s’arrange de tout, des Alfonso Fernandez de Lugo comme des allumés septentrionaux. Et pour un charter ramenant un troupeau de touristes à son étable, ce sont 5 autres qui attérissent.
- En tout cas, s’ils nous revenaient de l’Hadès pour une petite visite spontanée, les frères Wright et autres aéro-pionniers n’en croiraient par leur yeux, de tout ce trafic aérien.
- Ils se frotteraient les mains, j’en suis persuadé. Comblés de ne pas s’être risqué le cou pour que leurs exploits ne fassent de la concurence qu’aux grenouilles ou au kangourous.

tiroir 26 - armoire