Une voix à bosseler le toit des voitures stationnées, à soulever les papiers, étoiler les pare-brise, obscurcir les fenêtres, taguer les façades par la seule force du discours braillé, poussé par un homme à la démarche compliquée, mélange de zig-zags, de surplaces incertains, d’accélérations subites à la vue d’un auditeur potentiel devant lequel, une fois la victime ciblée, il venait se planter ; se coller même, de façon à prévenir toute esquive, non pour lui demander son nom, mais aussitôt éructer son exorde, marquant la cadence déclamatoire de ce que Lucien reconnut comme être un transplantoir, tel le tambour-major épileptique d’une compagnie de majorettes en surchauffe. Les maux gangrénant le monde en général et ce pays en particulier, dans les moindres recoins de leur organisme, et qu’un tourbillon de postillons rendaient pour ainsi dire visibles, innondaient le vis-à-vis stupéfait, qui, tout en cherchant la fuite, semblait éviter en même temps tout geste à même d’être mal interprété par l’orateur et provoquer une argumentation autrement plus violente dans laquelle l’outil rutilent pouvait jouer un rôle de persuasion supplémentaire. Ayant observé la méthode utilisée en présence d‘un balayeur, d‘un conducteur de taxi, d‘une ménagère, d‘une mère de famille, d‘un passant, Lucien put apprécier à ton tour le discours. La première était plus intéressante que le second, et les vues qu’il exprimait lui semblèrent plus résulter d’une combinaison alléatoire de formules chimiques dont les composantes changent au gré de la législation que d’une longue réflexion ; elle lui rappelèrent d’autre part la virulence extatique des prophètes secouant leurs contemporains pour les réveiller, ce que ceux-ci se gardent bien de faire. Arrivé, justement, au point où il fustigeait ses compatriotes sur leur sommeil face aux immondices moraux les entourant, l’homme poursuivit son déluge verbal en une plainte non dépouvue de lyrisme : „vous dormez, vous dormez, ils dorment tous dans ce pays, notre pays, ici!“ – „Certes, répliqua Lucien, seulement moi, je vis à l’étranger...“ provoquant sur le champ une aphonie sans appel. Les yeux dilatés cherchèrent, sans le trouver, à quoi se raccrocher. L’homme parvint finalement à murmurer un „ euh... euh...“ d’une niaiserie insondable, laissa tomber le transplantoir, avisa enfin une mémère sur le trottoir opposé vers laquelle il se mit à courir pour lui faire payer sa confusion, mais se trouva fort marri lorsque l’ancêtre, sans lui accorder ni un regard qu’elle avait peut-être voilé par la cataracte, ni une oreille, sans doute protégée par la surdité, tapa le code d’ouverture de la porte qu’elle poussa tranquillement pour s’introduire dans le hall de son immeuble et laissa se refermer doucement au nez de l’abasourdi. Cela fit clic. Et ce fut tout.

tiroir 21 - armoire