A considérer la misère dans laquelle il nageait certain jour (avec succès puisqu’il ne se noyait pas tout de suite mais pouvais se réjouir d’une agonie assez longue), René doutait qu’il y aie une vie avant la mort. Mais plutôt que de lacher du lest pour nous maintenir à peu près en surface, il prenait un malin plaisir à rajouter du poids, ce foutu poids, dévergondage inné, de l’accumulation des choses (matérielles ou non) et de leur conservation. Et de continuer de crawler plus loin, insouciants, sûrs de son coup, sans remarquer l’eau clapotant déjà à hauteur des yeux, infiltrée déjà dans les voies respiratoires.
Télécommande en main, il se remémorait l’histoire racontée par Mireille, de australopithèque égaré dans la savane et surtout dans le trop tard de son temps. Juste retour des choses ou simple continuation de celles-ci par effet de contamination? Déboires et faillites, croques-en-jambe et trébuchements. Etre était une maladie héréditaire, sans équivoque et surtout incurable. Cela expliquait sans doute cet irréristible, cet inextingible désir de distraction, cette frénésie dans le divertissement. Ni plus ni moins humain qu’un autre, René réclâmait sa part de repos, et appuyait, plus par réflexe que mu par une volonté quelqconque, sur la touche “marche”. Le malheur des uns après tout, ne faisait-il pas le repos des autres?
Pour la nènième fois de la journée des sauveteurs reconnaissables à leur gilet fluorescent hissaient par-dessus un pan de mur un homme en sang dont le costume déchiré découvrait par un endroit un corps qui n’en était déjà plus un. Les membres ballotaient, comme désossés, balançaient sans coordinations, et ce désordre dirigeait le chaos, conduisait la foule ahurie, galopant dans tous les sens qui n’en avaient plus. Des silhouettes poussièreuses surgissaient des décombres, se jetaient dans les bras du premier venu, policier, infirmier, médecin, soldat ou simple badaud. En état de choc, tout ce monde caracolait au hasard de la panique, happé par des nappes de fumée, pris dans les tourbillons de débris divers, évité de justesse par les véhicules, ambulances, fourgonnettes, autobus, pick-ups débouchant là-dedans, s’en extirpant dans une furie de coups de frein et klaxons hystériques, tourmenté par les sirènes et le vrombissement d’hélicoptères affolés. A la confusion de la situation répondait l’agitation de la caméra. Le reporter s’appliquait à tout saisir, zigzaguait d’un fragment de malheur à l’autre, d’une écorchure à un cri, d’un gémissement à une nouvelle blessure; il naviguait en zoomant parmi les brancards, chavirait à en donner le mal de mer, se relevait, s’évertuait à rendre les séquences encore plus réelles, plus “cela se passe maintenant, devant mes yeux donc les votres”. C´était du “live”, absolu, auquel de judicieux ralentis postérieurs apporteraient l’ultime touche dramatique. Il connaissait son travail le cameraman; sa survie en dépendait. A la tivi comme à la jungle tout est question de survie, donc de peur, donc de vitesse. Chaque événement devant être plus inattendu que le précédent, il devait réagir en conséquence, les images qu’il serait à même de fournir augmentant d’autant ses chances. Journaliste de terrain, Hamlet aurait vite trouvé une réponse à ses méditations: il s’agissait tout bonnement d’être là, au bon moment, c´est à dire lorsque tout fout le camp, lorsque ce que nous tenions pour acquis se désagrège et s’effondre au journal télévisé. Si le hasard n’est pas de la partie, il ne restera au caméraman qu’à sentir où il sera nécessaire d’être; il est aussi toujours utile de suivre les déplacements de ses collègues. Et tout devient simple, comme une image, à défaut d’être sage. Rien n’est sage, surtout pas une image. On a le nez ou on ne l’a pas; on a l’oeil ou non. Les vautours du vieux monde se fient exclusivement à leur vue pour repérer une charogne; ceux du nouveau monde à leur odorat. Un groupe de victimes s’asseyait sur le rebord d’une pelouse. Je savais maintenant qu’au moment où une employée investirait l’écran avec un paquet de feuilles (provenant de son bureau, dans le bâtiment administratif désormais en ruines, conglomérat informe de papier brûlé, détrempé; maigre, dérisoire mémoire d’une archive réduite au silence) pressé contre sa poitrine, une autre femme en robe imprimée buterait contre un tirroir à moitié calciné. Elle serrait la lanière d’un sac à main inexistant. Elle butait alors pour la sixième fois, buterait sans doute encore contre ce tirroir le reste de la soirée... Le présentateur ignorerait toujours cette chute annoncée mais ne se réalisant pas, pour évoquer abruptement, mais en conservant un ton et une expression identique – gage de compétence – quelqu’avatar intérieur, déraperait tout aussi à l’aise sur une suite de fifrelaines extérieures, surferait souverainement parmi les cours de diverses places boursières, annoncerait la tétanie d’une monaie, l’envol d’une autre; achèverait son parcours en beauté en passant le relais au ou à la météorologue de service qui nous assènerait les hautes et basses pressions régulant notre inconsistance quotidienne. Le temps qu’il fait n’a rien à envier à celui qui passe; il nous enfonce tout autant. Et cette purée de flashes plaquée à l’attention du spectateur m’apparaissait telle la sempiternelle tarte ne provoquant plus le rire de personne; ritournelle exaspérante, évidant ce qui ne demandait qu’à l’être. Tout est bien qui empire. Et cela revenait ainsi, régulièrement, assaisonné parfois d’une citation insipide, de celle que l’on pêche sans effort dans l’un de ces recueils bon marché: proverbes de marin, sagesse de gourou; les plus belles citations sur l’amour, la mort, Goethe a dit et Tchen Li Fou ne se l’est pas fait dire. Tard dans la nuit je m’aperçus que ces choses présentées, re-présentées, avalées, répétées, commentées, dé-commentées, digérées, réfutées, ré-avalées sans même avoir été déjectées, que ces choses donc, compressaient le temps, le transformaient en un moment unique; ce moment où les secondes, incapables de se promouvoir “minutes”, s’affaisent sur elles-mêmes, et atteignent un point extrême, ignorant le temps atomique et le temps universel, va pour le temps universel coordonné; ce moment où le temps ne semble plus en mesure de pouvoir évoluer; ce moment où l’ennui nous rappelle à l’ordre, de façon physique, palpable donc insupportable et forcément douloureuse, peu édifiante et tout à fait navrante. Je me souvins d’une phrase lancée en l’air dans la cour sur laquelle s’ouvrait cette chambre (cf. Chap. 8): Suivre la rotation des vautours dans le ciel, pour écrire un livre sur l’éternité, et dont ils seraient la ponctuation. Or, l’éternité, c´est l’ennui². Van Gogh, pour ne citer que lui, s’essaya aussi à la ponctuation, nous savons comment il résolut cet exercice difficile, n’ayant que des corbeaux à peindre pour ponctuer ces blés ne tenant pas en place. Imaginons-le en Inde, en Afrique; imaginons-le peignant des percnoptères, des oricous, des vautours de Rüppel. Aurait-il pété les plombs dans la savane? Comme si cela changeait quoi que soit.
La septième fut la bonne ; la chute sans cesse amorcée, sans cesse repoussée, s’accomplit. La femme aux doigts crispés sur la lanière d’un sac inexistant butta une nouvelle fois contre le tirroir et s’affala sur l’asphalte. Resterait-elle couchée? Se relèverait-elle? La relèverait-on? Mystère. Un impératif obscur décida qu’elle avait servi; un commentaire annonçant une nouvelle séquence assèna le coup de grâce à sa destinée informative, l’expédia dans les limbes médiatiques – ainsi passe le néant du monde... A défaut de pouvoir s’extirper de son siècle, peut-être serait-il judicieux de sortir du présent pour y être enfin et – et quoi? Où ?.

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