Si j`écris ce journal c’est parce que je n’ai aucune raison de le faire et par là, un argument de première main pour m’y appliquer. La plupart du temps je concentre mes forces en un point précis afin de réunir les conditions nécessaires me permettant de saisir les choses, du moins de tenter de les saisir ; le reste du temps je me demande où sont passées ces forces, et en général, les choses. Ma vie sociale est réduite au minimum, cela ne signifie aucunement que je sois étranger au monde et que celui-ci me soit inconnu. J’ai par exemple pris connaissance, il y a quelques jours, de l’attérissage (ou de l’acomètage?) d‘un robot sur une comète. Sa position – ô combien précaire! – à la surface de ce corps céleste, me rappelle la mienne ici-bas, débarqué je ne sais trop où, ne recevant que peu de lumières propre à me renseigner, une jambe en l’air et essayant de conserver un équilibre fragile.

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La sagesse populaire se complait à penser que les jours passés furent plus agréables que ceux qui passent, où attendent de la faire ; si c’était vraiment le cas, ne devrais-je pas écrire un journal rétro-actif?

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Des mots, des mots. J’ai moins l’impression d’écrire que de m’égoutter, mot à mot, de m’émoter. Le produit de cette opération, alchimie dérisoire, est une sorte de petite flaque incolore, insipide, s’évaporant d’ailleurs assez rapidement. Rarement elle éveille l’intérêt que l’on peut porter à la flaque d’eau sur le trottoir en marchant.

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J’aime à me promener par les rues lorsque je n’ai aucune raison de mettre le nez dehors, ce qui m’évite de sortir (ou : ce qui est une bonne excuse pour ne pas sortir) parce que j’ai toujours une bonne raison de le faire, ne serait-ce que prendre des photos. Je me consacre alors à mon journal. Il est bon de l’écrire au lever : il ne s’est encore rien passé, et si la nuit fut sans rêve la question est vite réglée.

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Après chaque lessive, le linge à l’air dans le jardin tripoté par le vent agite des prières qui s’emberlificotent dans l’étoffe, s’étranglent aux fils, s’enroulent sur elles-mêmes et se taisent.

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Moins je dors, moins je rêve. L’avantage saute aux yeux : moins je rêve, plus long le temps où mon cerveau n’exerce aucune sorte d’activité. Longueur néanmoins franchement réduite par la durée relativement courte du sommeil.

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J’ai connu, oui, des journées d’une insipidité exemplaire. Epoustoufflé d’ennui.

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Rheinsein. Etre Rhin... Va savoir pourquoi cela me rappelle ce couple d’instituteurs, les Velloin..., il y a bien longtemps. Je ne m’en souviens qu’à moitié, ce qui ne signifie pas que je me rappelle mieux de l’autre. A la même époque environ, ce collège où j’occupai deux fonctions. Dans le cadre de la première j’étais sensé inculquer les secrets de la photographie (prise de vue, développement de négatifs, tirage sur papier, etc.). Cour facultatif, aucun élève n’y assista. Ma seconde fonction (assistant documentaliste, sic!), se passa à consulter des dictionnaires, des encyclopédies, les élèves désertant généralement l’endroit. En ai-je vu des mots – comme d’autres voient du pays.

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Comment voyageait Hérodote? A pieds sûrement, à bord d‘une galère peut-être, à cheval ou âne sans doute. Le nombre de kilomètres parcourus? A lui comparé, Sebastian Münster voyagea moins mais il possédait à peu près 120 paires d’yeux et au moins le double d'oreilles.

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A l‘Accademia, le cycle de Sainte Ursule. Son arrivée par le Rhin à Cologne. Les voiliers à l’imposante mâture, sombres comme gondoles funéraires. Le chien sur le ponton, les hommes en armes devant les fortifications, celles-ci rappellent l’Arsenal (Carp. se serait aussi inspiré des gravures de Reuwich (lui-même influencé par G. Bellini) illustrant le Peregrinatio in Terram Sanctam de Breydenbach). Le personnage avançant sur l’embarcadère à tours, bras tendus, somnembule ou aveugle? Le soldat assis au premier plan, rêveur, un arc en main (?). Au premier plan aussi mais sur la droite, dans un groupe, le personnage tenant une lettre, le doigt pointé vers les navires, la lettre est-elle une description d’Ursule? La femme à abattre... L’arbalètrier visant – quoi? un pigeon? une perdrix? Annonce peut-être le sort réservé à la sainte. Peut-être. Mais qui massacre qui? La famille Loredan, qui supporte la confraternité pour laquelle Carpaccio réalise le cycle de Ste. Ursule, est aussi engagée dans la lutte contre des royaumes ennemis de Venise (menés par le sultan Mehmet). Ceux-ci sont désignés par les trois couronnes (qui apparaissent aussi, certes, ainsi que le rouge et les blanc sur les armoiries de Cologne). Carpaccio raconte autre chose que ce qu’il peint...
(Extraits du journal de M. Crépon).

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