Vous avisez une pierre sur une table, sa forme ni sa couleur ne vous parlent d’abord. Vous la prenez en main, et c’est une montagne qui se dresse soudain devant vous. Ainsi Lucien. Reconnaissant le Pilatus, qui dominent les le lac où se boutonnent les quatre cantons suisses.

Après le suicide (ou le meurtre? l’exécution?) de l’ex-gouverneur de Judée (Une autre version raconte que Pilate se serait exilé après l’affaire de Jérusalem dans les environs de Lucerne, pour finalement se suicider dans un étang, au sommet du mont qui devait porter son nom), les Romains jetèrent son cadavre (comme bien d’autres) dans le Tibre. Les dieux d’alors détournèrent le regard semble-t-il.

Non invité au royaume des mânes, pas encore hébergé au Vestibule des Lâches (en fait, Dante ne l’aurait pas inséré dans sa collection de trophées, ou n’a pas pris la peine de le nommer, même de façon allusive, ce qui en dit long sur sa cote), ni réhabilité par M. Boulgakov, que devint Pilate? Le courant, dit-on, entraîna la dépouille, mais de manière assez étrange puisqu’on la retrouvera plus tard dans la région rhônaise. En route vers Marseille, Théophile Gautier évoque une légende selon laquelle sa tombe se trouverait dans les environs de Vienne. Las sans doute de ces dérives fluviales, l’âme du mal-vu échoua donc pour finir sur ces pentes assez raides où elle se mit à faire des siennes, provoquant des orages fulgurants et autres tempêtes malmenant les eaux du lac situé à leur pied. Du fait de ces déchaînements, la montagne était tabou. Jusqu’à ce jour de 1585, où, fatigués de ce remue-ménage météorologique autant que de l’interdit étouffant toute excursion dans l’oeuf, les habitants de la vallée organisèrent une procession musclée avec musique conjurative et litanies exorcistes; l’esprit du paria n’avait plus qu’à bien se tenir, ce qu’il fit d’ailleurs, parait-il.

Le “pied marin”, cette capacité – ou serait-ce un don? – de ne pas vomir dès que les premières vagues un peu appuyées s’en prennent à la proue, s’avère inutile en montagne. Un certain Firmin, que Lucien rencontra au bord d'origine océane, envisagea néanmoins d’atteindre le sommet du Pilate, ainsi que le firent à leur époque Richard Wagner, la Reine Victoria et autres célébrités; moins pour trottiner sur leurs pas, dévot emballé, ravi, ou effectué des vérifications topographiques, (re)cueillir des miettes topographiques concernant Ohmlin, sa hutte, sa tombe, que pour se prouver la justesse de l’affirmation précédant. Selba, une amie, l'accompagnait.

Sur les lacets menant à l’ascension proprement dite Firmin sifflotait des mesures de la 6ème de Mahler, oeuvre qu'il trouvait montagnarde et donc parfaitement adaptée à l'entreprise. Les clochettes de vaches (que l’on entend là à tout bout de flanc) du 1er et du 3ème mouvement, certes ; mais surtout, sa dureté convenait à celle de la roche, et il soupçonnait dans la défaite qu’elle thématise (“Tout est mal, qui finit mal” n’est-ce pas ?), une apothéose tout à fait régulière. Il ne croyait pas si bien anticiper.

Il fallait y aller, allegro donc, mais sans exagérer. Un panneau promettait que de l’endroit où les deux téméraires s'essoufflaient déjà 2 heures et 10 mn seraient nécessaires pour parvenir au sommet. Il mentait. Après avoir erré une bonne demie heure dans un chaos d’éboulis, de bosquets, de fossés naturels ou non, de pentes veinées de câbles, ils dévouvrirent un second panneau, identique au premier, mais indiquant une direction opposée à celle de l’ascension. Le terme approprié pour ce genre de situation est Holzweg. Pour le philosophe, lorsqu'il n'est pas occupé à flirter dans la plus excrémentielle des fanges, un cas sûrement intéressant, sur lequel il fait bon se pencher en ajustant ses pirouettes verbales comme on arrange un bouquet; pour le marcheur : la fatalité d’une dépense d’énergie supplémentaire, en opposition avec une loi constante de la nature où l’économie est de rigueur.

Gravir ce désordre laissait peu de marge pour apprécier le panorama, sans pourtant en minimiser la force. Plus ils montaient, plus ils voyaient loin ; plus ils voyaient loin, plus ils prenaient de la distance avec les choses, les hommes, et surtout, avec eux-mêmes ; plus ils prenaient de la distance avec eux-mêmes, les hommes et les choses, plus le tournis les invitaient à la voltige suprême. Firmin ne ressentait pas le mal de mer mais, sujet au vertige, cela n'allait pas beaucoup mieux, pour ne pas dire plus mal. Le défi à relever ne s’arrêtait cependant pas à genre de défaillance, il injectait même un supplément d’adrénaline dont l’effet est assez relatif, voire inopérant, agitait tout au plus faiblement l’organisme. Bon gré mal gré, mètre après mètre, frayeur après frayeur, l’ascension se poursuivit, dévoilant des vérités aussi vieilles que la montagne dont elles émanaient, dans le style : La sensation de vertige augmente proportionnellement à la hauteur où vous vous trouvez ets’accentue donc au fur et à mesure que vous vous élevez.

Il était donc possible, même pour un râcleur de grève dans son genre, d’acquérir certaines connaissances en montagne – du moins, aussi longtemps qu’il vivait. Etat dont on prend conscience par exemple, lorsqu’on commence à penser à sa survie, et si les choses donnent du gîte puis se gâtent, à sa mort. Firmin ni Selba n’en étaient pas encore là. Une croix, et surtout un radar, un bouquet d’antennes, aperçus par delà la cîme des derniers sapins, semblaient à portée de main – comme la gloire liée à l’atteinte du Pôle Sud pour Scott, avant qu’il ne dépérisse et disparaisse dans la glace, second malchanceux ad eternam – ; pour parvenir à ces allégories du progrès, donc de la progression, il leur fallait emprunter un sentier étroit, très étroit. D’un côté la parois était là, avec une rigueur forçant le respect. En se (re)tenant à la roche ou une maigre et rêche végétation, ils ne se sentaient pas vraiment invités, importuns tout au plus. De l’autre côté par contre, la porte étaient grande ouverte, à pic.

La croix fut enfin atteinte, sous laquelle se trouve la chapelle de Klimsenhorn; plus loin, plus haut, la station de radar; encore plus haut et définitivement hors d’atteinte, le sommet. Devant la chapelle, un banc, un cercle d’herbe carbonisée, souvenir d’un feu de camp et à côté, une rangée de pierres. Sur chacune d’elle, une lettre tracée à la craie: A.M.E.N. &... Et quoi? Mystère. Plus intéressant que cette énigme alpine, un nouveau panneau avec l’indication: Pilatus, 40 mn. L’expérience de la montée rappelait que le double serait nécessaire pour accéder à ce qui se dressait là. Sur la droite, la voie empruntée pour parvenir à ce petit plateau et sur laquelle il n’était pas question de remettre les pieds; sur la gauche, un tobogan tout à fait suicidaire. Au-dessus de tout cela le coucher de soleil obscurcissait le ciel, le paysage tout en chaînes, pics et cîmes, crêtes crêmeuses (sic!), pour faire tout basculer dans un crépuscule stupide, secoué par le vent. Au-dessous, eux, autant dire pas grand chose, une erreur, une énigme, un vague détail. Dans une situation suffisament gênante pour la souhaiter à leur meilleur ennemi, qui, maintenant qu'ils en avaient besoin, brillait par son absence.

L’avantage d’un inconvénient est de briser le charme quelqu’il soit, de vous ramener aux réalités. L’urgence d’une stratégie de sortie se posait là. Pénétrer dans la chapelle pour au moins se protéger du froid? Elle était fermée. Avec beaucoup de peine des ouvriers avaient transporté jusque là le matériel nécessaire à sa construction et il s’avérait impossible de s’y réfugier... Sans doute fallait-il croire pour voir s’ouvrir la porte. Firmin avait tout pour être croyant, peut-être, sauf la croyance, justement. Comment était-ce? A.M.E.N. & – crève? ou crève? Le froid s’infiltrait dans les vêtements avec une franchise cynique. Il faisait de plus en plus sombre, de plus en plus bête. Considérant la situation, ils se rendaient bien compte que l’irresponsabilité l’ayant provoquée possédait aussi, tout de même, un petit fond instructif : si elle s’aggravait, ils connaîtraient un sort identique à ces centaines de touristes étourdis, inconscients, disparaissant régulièrement, de la même façon imbécile, en montagne, en mer, sous terre voire dans les airs, et à propos de la négligence desquels ils s’étonnaient avec ironie doublée de suffisance. La nature est vraiment un livre ouvert, et pour les analphabètes les images ne manquent pas, qui vous remettent à votre place, pitre irrécupérable. Un, puis deux choucas attérirent non loin d'eux en criant des trucs d’oiseaux. Avaient-ils prédispositions, des ambitions charognardes? Si ce n’était pas le cas, l’aubaine les ferait peut-être changer d’avis? Le seul service qu’un être humain puisse rendre à la nature est de disparaître assez vite; le reste n’est que foutaises, tergiversations. Mais Mensch ist Mensch (l’homme est homme), et ne désire qu’une chose : sauver ses fesses, obtenir une prolongation à tout prix, même si ce prix peut lui coûter la vie.

Entaille infime sur le flanc de la montagne, le chemin du retour corroborait l’impression qu'ils en avaient lorsqu'ils s’y engagèrent : une patinoire de terre humide, de glaise sournoise; un véritable casse-gueule, la glissière idéale pour une incompétence indéniable telle que celle de Firmin, renforcée par le fait qu'il portait des chaussures de ville dont la semelle lisse ne lui laisserait aucune chance. Parfaitement inadéquat, l’orgueilleux bipédisme fut donc vite abandonné; il retrouva les joyes sécurisantes du quadrupédisme. Il avançait lentement, avec l’élégance d’un crabe paraplégique. Il avançait avec une mine digne de Buster Keaton, qui s’y connaissait en péril. La scène amusait beaucoup Selba et ses éclats de rire étouffaient les gémissements que lui causaient son genou en compote.

Elle avançait en geignant. Il avançait et pensait qu’en cas de chute il quitterait au moins l’existence en costume (n’ayant pas la panoplie nécessaire pour se type d’aventure), affirmant encore une fois, une dernière fois, le parfait ridicule des choses et l’indéfectible vanité des êtres.

Ils avançaient, et, défiant toute logique, la terre promise, c'était les mètres qu'ils avaient derrière eux, là où ils n'étaient plus.

Ils avançaient. Elle, mue par une volonté de primate en voix d'extinction ; lui suant, frissonnant, reniflant, ahanant, suffoquant; et les deux de tousser, cracher et jurer, pour atteindre de nouveau, les arbres, qu'ils embrasseraient presque en se râclant la couenne contre l’écorce, bégayant de l'avoir sauvée, bavant du soulagement exagéré de retrouver le niveau qu'ils n'aurait pas dû quitter; elle avisant un chalet qui les attendait (à un tel point qu'ils utlisèrent dans l'obscurité déjà complète tous les chemins défoncés, champs détrempés, haies revêches, clôtures, fossés, ornières, fondrières pour rallonger au double la distance les en séparant); lui, fier enfin, de ne pas l’avoir atteint ce sommet, riche d’un savoir nouveau, bourdonnant dans les oreilles : entends-tu l’appel de la montagne? File au plus vite sur la côte si tu ne veux pas t’en prendre la pelle en pleine gueule.

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