- Je ne veux plus les voir.

Autrefois globe-trotteuse par la grâce de la nouille et du ravioli Viaggi, Martine, vieillie mais d’attaque, voyagait toujours, profitant à l’occasion de ristournes offertes par les agences suites aux attentats se multipliant dans les grandes destinations. On rongeant, en triturant le nerf de la branche touristique, on augmentait la douleur de l’ennemi. Simon Crachin, directeur d’un obscur bureau d’études dans la société de Lucien et René, lui proposa L’Egypte. Ils en revinrent en crissant des dents, du sable plein les chaussures, et ses figurines, achetées à la va-vite à l’aéroport international du Caire, Matar al-Qahirah al-Duwaliyy, district d’Héliopolis. Une semaine de chaleur, de mouches, de cafards, de bruit, de mauvaises humeurs. Martine voulait se faire photographier devant les pyramides, Crachin entendait rendre hommage à Louis Pierre-Marie Mouillard. Désenchantement. Le plateau de Gyseh ressemblait à une immense cité dortoir, l’auteur auteur de L’empire de l’air, essai d’ornithologie appliquée à l’aviation était oublié, son monument détruit lors de la guerre des six jours. Il y avait de quoi tomber malade. Crachin le fut.
- Mais qu’as-tu?
- J’ai que mes tripes me tarabusque.
- C’est peut-être le foul moudammas qui n’a pas passé.
- C’est mon entérite qui me revient.
- Ta quoi?
- Mon entérite de Cochinchine... je suis sûr.
- Mais mon chéri on est en Egypte...
- Eh bien c’est l’entérite du Pharaon!
- La quoi?
- La chiâsse de Cheops...
Hypocondriaque ou véritablement malade, Crachin s'enfonce dans des spéculations pathologiques. Martine garde sa bonne humeur, elle veut en profiter – elle ne pense pas à la mort (même en égypte avec tous ces monuments qui ne parlent que de ça!), mais tout de même, plus elle vieillissait moins elle restait jeune.
Et un voyage comme ça, qui sait si elle pourra en gagner encore un?

tiroir 14 - armoire