Lucien le déplaçait sur la table, l’observait sans en obtenir la moindre information. Son charme, si charme il y avait, résidait justement dans cette absence entretenue, d’une part par l’hermétisme de la cassette, d’autre part par le peu de crédit accordé par Lucien à l’histoire concernant l’ancien propriétaire, et que lui avait raconté Mireille (peut-être fût-ce Camille) en la lui donnant. A l’intérieur du coffret avait été placées deux lamelles de verre, comme celles utilisées pour effectuer une observation au microscope. De l’adhésif maintenait ces lamelles fixées l’une à l’autre. Une goutte de sang... Lucien avait interrompu Camille (ou Mireille), sous prétexte que la révélation du secret en désagrègerait la poésie. Argument hasardeux, certes, car ce qui est enfermé n’est pas forcément poétique. Le coffret cependant lui rappelait le coffre d’aromates dans un récit de Martin Buber, mais comme il ne se souvenait plus comment l’histoire se terminait Lucien préférait ne pas l‘ouvrir. Camille et Mireille considéraient ce refus comme assez puéril, d’autant plus, avait plaisanté Camille (ou Mireille), qu’il ne pouvait avoir déjà oublié ce qui se trouvait entre les deux lamelles : une goutte de sang séché, depuis des décénies, à laquelle on avait peut-être prêté le pouvoir d’empêcher la propagation d’allez savoir quelle infection virale et autre fléau parasitaire. Peut-être s’agissait-il d’autre chose, peut-être cette goutte de sang avait-elle été désignée comme centre vers lequel convergeaient une multitude de fils invisibles à l’œil nu, garantissant l‘unité sinon de l’univers, du moins de l’environnement immédiat de celui qui l’avait placée là, fragile armature ne laissant aucune chance au chaos, qui lorsqu’il règne ne laisse à nul le choix d’agir selon son bon plaisir, car celui-ci, non plus que le déplaisir n’obéissent alors à aucune règle.
- Examiné à l’infra rouge un Kono révéla..., commença Lucien.
- Rien. Avait coupé Mireille ou Camille, à moins que l’intervention ne soit venue de René.

tiroir 14 - armoire