De „lourde“ à „l’eau“, par saut de l’ouie. Une confusion dans les fréquences émises autrefois par le microsillon et captées par le pavillon, un début d’hyperacousie ou une seconde d’inattention. Lucien avait le choix, qui avait transformé une peine peut-être perpétuelle en une peine liquide. Et qui sait, spécula-il alors en s’enfonçant dans son erreur, si l’eau de peine de la chanson n’est pas le son du liquide dont le condamné se purgeait dans un récipient, cuvette ou casserole, qu’il (Lucien) interprétait comme une urine chargée de parasites parmi lesquels le bagnard abruti de chaleur espérait, cherchait un signe propre à favoriser une évasion précipitée par la trahison ou/et l’incompétence. Exploit qu’il n’accomplirait pas et dont la tentative lui vaudrait un séjour à rallonge. Les jours alors, les heures, perdraient toute signification, le temps se mesurant au nombre de cailloux cassés, la durée dépendant de la progression parasitaire ravageant son organisme, le tout entretenu par le confinement au grand air généreusement distribué par la forêt, celui des îles n’apportant pas beaucoup plus de réconfort sur lesquelles l’existence, ou plutôt la survie, revenait à balayer des pierres avec une brosse à dents. Considérations dont il ne manquait pas de „charger“ celles qu’il ne pouvait s’empêcher de ramasser lors de ses promenades ou qui lui tombaient dans les mains, il ne savait trop comment. Offertes peut-être par René, Mireille ou Camille, qui lui supposaient volontiers un faible pour la caillasse, voire une passion minéralogique, alors qu’il n’avait fait qu’émettre un vague intérêt, non pour ces espèces de cromlechs miniatures dessinés sur les berges de fleuve ou bords de mer, mais pour le calcaire fétide, dont le nom, l’odeur qu'elle dégage, changeaient selon le dictionnaire consulté.

Pierre puante, pierre de porc, lucullite, Stinkstein, Stingstein (sic). Elle sentait tantôt le charbon de terre, tantôt l’urine de chat, le soufre ou l’œuf pourri ; ici la truffe, là le bitume ou encore le fuel. Dans le nouveau dictionnaire d’histoire naturelle appliqué aux arts (Tome XVII, Paris, An XI – 1803), Patrin la considèrait „de belle pâte et d’un travail facile“. Il citait en ce sens un bas-relief du XIVe siècle, ornant le portail de l’église des Mathurins avant sa destruction, et qui, dans le dictionnaire, se trouvait alors dans l‘ancien Musée des monuments français, mais était apparemment absent des collections du nouveau. D’autre part, certains laissaient entendre que la pierre puante n’était pas la piera fetida d’Italie travaillée par les Etrusques pour orner leurs scépultures. Soit. L’intérêt de Lucien pour cette roche sédimentaire s’était surtout focusé sur la notion de temps. Imaginer qu’en grattant la surface de la pierre ou en la brisant, celle-ci laissait échapper des effluves du Jurassien voire du Cambrien, le scotchait sur place, ivre de temps. Ivre de ce parfum du temps, qui, selon Meister Eckhart, rebute Dieu.

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