Certains objets perturbent René ; turbulé, malmené, mal à l’aise, il jurerait qu’on lui plonge la tête tantôt dans une bassine, tantôt dans une friteuse. Dans un cas comme dans l’autre il exagère le froid et le bouillant, le frit et le glacé, les questions restent cependant, dont les réponses, rares, le déconcertent plus encore.
- Moi qui me pensais suffisamment rationnel pour ne pas conserver ces objets, je me découvre trop superstitieux pour parvenir à m’en défaire.
- Oui, on se rêve cartésien et se retrouve cortizone, comme dit Camille. Et si nous ne les avons pas en permanence sous les yeux ces objets, ou à l’esprit, un rien suffit pour les ramener sur le tapis... conclua Lucien. Tu ne crois pas si bien dire, pensa René, que le mot “tapis” renvoyait à cette table sur laquelle il tapota : tap-tac-tap, tapis noir, tapinois, ta pisserie, pâtisserrie, tapisserie, patata. Tac-tap-top, topinembourg, tapine au bourg, tapioca, ta pine en bourre. avait-il tapoté faute de mieux, ou au pire, d’autre chose. Au bout de la rue l’arche du viaduc, fière fonte et pierre de taille à en remontrer au temps, net dans son souvenir flou alors, tremblottant mirage dans juillet. En se penchant un peu sur la droite il eut pu, mais il ne se penchait pas : planté par le soleil sur sa chaise il tapotait machinalement, essayait d‘associer des mots autres que ceux qui lui venaient à l’esprit aux sons émis par cette forme de plastique découverte un peu plus tôt alors qu’il longeait le fleuve, en marchant dessus. Sur l’objet cela va sans dire. Il préférait d’ailleurs avoir buté contre. L’expression convenait mieux à ce genre de cas où un objet semble avoir guetté votre arrivée alors que de votre côté vous ignoriez jusqu’à son existence. René attendait Mireille. Mireille shoppait dans le quartier, avec sa manière très personnelle : elle ne léchait pas les vitrines, elle les défonçait littéralement du regard. René avait marché, sans savoir s’il errait ou s'il n’avait simplement pas de but. Il dessina ainsi un cercle informe, un vague quadrilatère et un triangle boiteux, confusion géométrique interrompue à la vue de cette table et chaise libres où il posa et ses fesses et sa trouvaille. Tap-top-tap, continua-t-il, tel un pistard entraînant aussi bien ses pignons qu’entraîné par eux, aspiré par le derny, enlevé, s’écartant, relevé au bord supérieur de la piste avant que de replonger. A l’affût, chassant, chassé. Un tour, encore un. Guette la clochette du sprint, coups de reins, secousses, queue leu-leu fébrile. Il revoyait tout cela, se rappelait des scènes de surplace, suspense : à qui ne partira pas – partis... Combien en avait-il vu ainsi, coudes à côtes déhanchés? Il se revoyait coincé, hissé parmi les spectateurs, cherchant à reconnaître tel champion, s’entendait acclamer tel nom dont les syllabes lui collaient au palais, tout en piochant des cacahuètes dans le pochon tenu par son voisin. Il prétendait entendre le craquement des cosses, suivre le tourbillon des peaux à ses pieds. Ses paumes, voulait-il savoir, se ressentaient encore des applaudissements lors de la remise du bouquet au vainqueur, sa gorge, des ovations. Cette championne qui monta sur des podiums régionaux, et d’ailleurs nationaux, au milieu des officiels, souriante, la plante des pieds soulevée par les cales des chaussures, une gerbe en main, d’autres fleurs et couronnes recouvrirent bientôt sa pierre tombale les ponts parfois nous font franchir plus que des fleuves. Son visage... Il l’avait oublié. Sa menthe à l’eau tiédissait. Il suait en une constance moite, dans un abêtissement augmentant proportionnellement à la fonte des glaçons, qu’il entendait encore s’entrechoquer lorsque – quand? Top-tap-tac du plastique sur la tôle. Tapin battant le rappel, tapir, tapon, Tápiesolé... Ce n’était pas le mot, le souvenir. Cela n’avait aucun rapport avec ce qu’il cherchait depuis qu’il s’était aperçu qu’il le cherchait. Des mots, des noms faisant écran. D’autres encore. Bonanza, Rio Bravo, Joss Rondal (Randal?), une invasion de shérifs et marshalls, une véritable pollution de films, de séries, à propos desquels il n’avait rien à re-dire, ni même à dire. Il les lança mentalement en l’air ces noms, ils retombèrent aussitôt mais démultipiliés, augmentés d’autres lui venant à l’esprit, et qui ne changeaient rien à l’affaire. Il n’avançait pas. Le nom cherché ne lui chatouillait même pas la langue. Ça n’était jamais ça, pas comme ça, pas là, à l’angle de ces rues où se trouvait le café, à cette table par lui occupée. D’autres consommateurs, que la chaleur devait rendre frileux, s’étaient réfugiés dans la salle. Le propriétaire apparaissait régulièrement sur le pas de porte. La main en visière, clignant des yeux, il levait la tête et s’essuyait les mains sur son tablier, comme une mouche, pensa René. Peut-être s’inquiétait-il du manque de nuages ; peut-être s’étonnait-il du peu de clients et venait-il s’assurer de ce peu ; peut-être s’en réjouissait-il. Une fois sur deux il regardait René, celui-ci le regardait alors le regardant. René faisait partie de ce peu, ne se démultipliait pas, tout était dit, confirmé, autant dire rien, et c’était déjà beaucoup. Peut-être le patron espérait-il de René qu’il se décide à passer une nouvelle commande ; peut-être était-il content que non. Il s’épargnait ainsi l’aller-retour nécessaire pour se rendre au comptoir y chercher la consommation et l’apporter.
Des passants, rares, passaient dans un sens, imités par leurs semblables, tout aussi peu nombreux, dans l’autre. L’homme apparut à la suite des premiers, c’est-à-dire que René enregistra sa présence lorsque ces derniers prirent subitement à droite. Il marchait comme s’il voulait reculer, sous le faix du fardeau aussi bien que des années, mais non. La lenteur de sa marche ne venait ni de l’âge, ni d’un sac ou panier dont il fut chargé, mais de l’attention qu’il portait non seulement à l’endroit où se posaient ses pieds mais aussi vers celui où ils se poseraient quelques mètres devant lui : René, bientôt (à moins que le marcheur n’oblique à son tour vers le fleuve, ne traverse ou fasse demi-tour), dont le rythme de tapotage s’était adapté à celui de la marche. Singulière entente entre l’objet qu’il tenait entre ses doigts et le mouvement des pieds, relation dont il n’avait soupçonné la possibilité, jusqu’au moment où s’établit, comme naturelle, la synchronisation de ses tap-tap-tap sur la table et le son des semelles sur le bitume, renforcée maintenant, cimentée même, par la rencontre des regards, bien différents des précédents, où le regardeur regardait comment le regardé le regardait le regardant. Echange d’une interprétation difficile : ils étaient encore trop éloignés l’un de l’autre, non d’un point de vue géographique, car la distance les séparant n’était plus si grande, allait diminuant, logiquement, se réduisait d’autant plus qu’elle diminuait, selon le cours des choses, qui était, d’un côté, René tapotant, et l’homme avançant de l’autre. René remarqua alors que le regard du marcheur ne portait pas sur lui mais sur ce avec quoi il tapotait désormais automatiquement, inconsciemment.
- Tiens, vous en avez trouvé une.
- ??????? ah oui... sur le quai, pas très loin d’ici.
- Sur le quai? Je ne me souvenais pas en avoir laissé une là. Les quais, oui... pourquoi pas?
- ???????
L’homme marqua un temps, puis raconta, parla de celles qu’il nommait “Perséides”, petites étoiles de plastique identiques à celle que tenait René. Chaque année à la même époque, depuis des décénies, il en semait dans les rues, sur les boulevards, les squares, dans les cours, les parcs, au hasard de ces promenades ; il est vrai que le pluriel était incorrect, car son trajet était en fait unique, composé, certes, de plusieurs sections, mais toujours le même, circulaire, d’une certaine manière, un peu comme les pistes cyclistes. Les coureurs changent, se succèdent au gré des épreuves, la piste, elle, reste identique. Certaines étoiles étaient sûrement aspirées, balayées par les services de la voirie ; certaines déplacées au gré des passages de la circulation ou de piétons, finissaient par disparaître sans qu’il sache comment et où ; d’autres encore étaient sans doute ramassées avant que d’être placées sur un rebord de fenêtre, un banc, une borne, ou peut-être les prenait-on avec soi pour les déposer sur une étagère, voire dans un tiroir.
- Mais elles ne disparaissent pas vraiment, elles reviennent...
- Oui... Et disparaissent de nouveau. En fait, comme le pluriel des promenades, le nom “Perséides” est mal approprié, car il arrive un jour où elles ne reviennent pas.

tiroir 11 - armoire