Tâche - La tâche lui semblait immense et le laissait perplexe : dégager certains espaces de sa mémoire du remblai au moyen duquel il avait comblé leurs vides, les rendant ainsi méconnaissables ou plutôt identiques aux autres, vides aussi mais bouchés eux de façon plus naturelle. Et, de nouveau, il suivait la progression de l’aiguille sur le disque laissant derrière elles les sillons gravés pour aborder la surface lisse menant au centre et ne l’atteignant pas, sans cesse repoussée par un grain de poussière, un défaut de la cire, va-et-vient stupide réduisant à zéro les chances de voir le bras se lever enfin.

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Tantale - Le facteur aura toujours quelque chose d’un Tantale faisant preuve d’une retenue exemplaire pour ne pas se laisser aller à prendre connaissance et goûter aux mets produits par la fromagerie cervicale de ces concitoyens, de ne pouvoir se repaître de leurs grattures tant intellectuelles que sentimentales.

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Tatsache - Vom Tatsachen zu Kratzsachen.

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Temps

Le temps, mine de rien, a tout son temps.

Un jour, nous devrons prendre le temps de faire sauter le temps.

Rien n’importe comme la relation de l’homme au temps, piétinement plutôt que valse, sur un parquet aux rainures effacées par le frottement des semelles. Difficile de savoir, qui, du photographe ou du mémorialiste, rendra mieux compte du moment ; du premier, le diaphragme de son appareil semble cisailler du temps une tranche qui a autant à voir avec l’ensemble de la situation qu’un bout de jambon avec un porc ; dans son effort pour (ré)organiser les faits épars d’une époque, le second les sonde avec une logique qui ne leur est pas immanente.

Laisser le temps au temps, certes – mais y a-t-il réciprocité?

La force compressive du temps est telle qu’elle nous retire parfois toute possibilité d’action, nous laissant moisir au milieu d’un banquet dont les convives à tête d’enfarinés se crieraient les uns aux autres que le met suivant sera forcément meilleur que le précédent alors que depuis le début des agapes les plats présentés sont d’une médiocrité identique.

Le temps parfois, me prend mon temps.

Ce n’est pas une moindre prétention que de heurter sans cesse la cloche du temps pour y faire sonner notre ridicule présence alors que le sommier est depuis longtemps livré à la voracité des vers.

Pendant que le temps passe, le temps passe ; pendant qu’il ne passe pas, aussi.

Le temps apparaît tantôt comme un miroir convexe, tantôt concave ; tantôt de l’autre côté...

Avec l’ère du temps libre le problème de trouver une occupation pour le remplir devient vite incontournable et provoque autant de dommages, sinon plus, que dans la période du temps non libre.

La moindre cardialgie et l’élan du temps se brise, l’assombrissement de la lumière déteint sur le caractère, on se décrit alors une fin que l’on imagine imminente. Et plutôt que des cartons d’invitation il semble que l’on envoie des faire-parts.

Les jours où les couleurs criardes du temps libre nous pèsent sur la rétine comme le pétrolier sur la bernicle, ne pensons nous pas qu’à sortir pour entrer chez le plus proche lunetier et y acheteter des verres grisons?

Pris dans les machoires du temps, l’un se crête, se révolte, jure et geint ; l’autre trouve cela tout aussi emmerdant mais opte de préférence pour un désengagement psychomoteur. Et puis. Voilà.

Broyer du temps, en attendant le trépas des anges.

Pour prouver son exquise civilité le temps dispose des choses sans préjugés, dépose sur son gril autant le grand homme que la naine blanche ou noire.

La où le douteur chevronné s’interroge de savoir si oui ou non, ou le contraire, la guillotine du temps tranche, donne au corps des qualités acrobatiques et fournit le jus corrosif propre à faire disparaître les ultimes atermoiements.

Ces striures cinabre foncé n’étaient nullement un hommage au Marquis de Sade, elles provenaient simplement de l’usage fréquent, sinon immodéré, d’une brosse à remonter le temps.

La minéralité du fakir concentré déteint sur les badauds arrêtés, bouche bée, par le phénomène, cependant que le temps poursuit le rayage du canon qui les projettera tous tôt ou tard dans le néant.

D’un côté nous croisons ceux qui proscrivent le temps de leur pensée comme l’on repousse une pâtisserie trop sucrée, de l’autre, ceux qui l’épannelle en sachant que la forme finale, quelque soit l’apparence de la sculpture obtenue, sera invariablement la même. Entre ses deux attitudes il n’existe pas de convertibilité.

S’il ne nous est pas donné de pouvoir fixer le temps en face, yeux dans les yeux, il ne nous est pas interdit de le regarder de travers.

Il existe un temps mutilé où le noeud reliant les jours se relache, ne garantit aucune unité. Bien écarquiller les yeux laisse alors à chacun le loisir d’observer comment se désemboîtent, se désagrègent alors ces jours, pour entraîner l’observateur hardi à leur suite.

On ne peut regarder le temps en face, mais il n’est pas impossible d'observer comment on ne peut le regarder.

La joue encore échauffée par la claque du temps, dont l’écoulement, à notre échelle, est insécable de notre fin, nous insistons pour effectuer encore quelques tours de bassin alors qu’il serait temps d’aller se rhabiller.

Tel se représentait le temps comme une pièce rendue malpropre par la présence agitée d’une succession de pionners y abandonnant les uns après les autres la vaisselle sale de leurs entreprises, et pensa aissaisonner autrement la crudité des heures, non pas avec des sauces et épices toujours plus exotiques, mais en journoyant avec rigueur.

Dans le grand catalogue du temps serions-nous autre chose que des impromptus aussitôt oubliés que joués ? autre chose qu’un poil de barbe qu’il rase régulièrement en holocauste à soi-même ?

Le temps sera dextrosum décidèrent les anciens, sans doute pour en facilité la lecture, souhaiter le contraire nous serait aussi inutile que pour un oignon d’abandonner sa forme bulbeuse pour une cylindro-cônique.

Sur les fuseaux horaires, les hommes s’agitent en temps et contretemps, graissant la patte de celui qui s’écoule de leurs trémoussement sans jamais le corrompre.

Mâcher du temps.

Le temps ne s’est jamais embarrassé de théorie, il passa tout de suite à la pratique.

Assis, attablé pour être précis, entre le tic de la pendule et le tac du réveil. Par intermitence, le bruit de véhicules, invisibles car abaissées les jalousies. Seraient-elles relevées que les roulants ne seraient pas plus visibles. Le son de tac parfois semble parfois plus faible, pour remonter ensuite, comme si par moment le temps baissait d’intensité, ou jouait un tour, se dissimulant pour mieux surprendre.

Rien n’est vain, tant que l’on sait mettre le temps de son côté. Il n’y a donc, dirais-je, pas plus de réussite que d’échec. Il n’y a que le temps, celui passé à marcher hier, à marcher aujourd‘hui, celui passé à ouvrir des huitres, celui du revêtement mural absent dans les couloirs de cette station où des voyageurs prennent soin de conserver leur droite bien que sous leurs pieds ne roule aucun tapis, parois sur lesquelles on découvre, ou croit voir, et s’imagine entendre le pic des pioches attaquant la roche, roulé, roulant dans le temps du train le même jour mais plus tard.

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Terrestre - Réduit à un décubitus quelconque, l’être humain semble enfin renoncer à charger vaille que vaille, à défier, vaincre le premier piton venu, à conquérir les plus hauts comme les plus bas sommets, pour épater la galerie et recueillir des applaudissements, convient qu'il n'est finalement qu'une bestiole terrestre.

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Tomber - Oui, bien sûr, à la suite d’une palabre interminable, tout en avancées, retours, circumvolutions, pirouettes, concessions, traîtrises, équivoques, charges, parades et... ils tombèrent enfin d’accords, mais ils tombèrent.

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Tôt - Qui se lève tôt n'a rien d'autre à faire.

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Tourniquet -... pour finalement devenir ce tourniquet laborieux, qui, lassé de ne laisser passer qu’une personne à la fois, finit par barrer le chemin à toutes..

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Transformation - Le favori se voit soudain défavorisé, le satellite révolutionnaire se périme et achève son orbite dans un cul-de-sac de l’univers, l’éclaircissememt de l’énigme rend celle-ci encore plus incompréhensible, l’ouverture opile, le veilleur s‘‘assoupit.Rappelle-toi que tu oublies, toujours.

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Träume - Träume hören nicht zu.

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Trilogie - C’est une odeur rance infestée de douceur, c’est le son de fers croisés avec une lenteur tétue, c’est le poids d’une légèreté révolue, c’est une forge où les seules étincelles sont produites par le briquet du fumeur inactif, c’est aujourd’hui, c’était hier, ce sera demain.

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Troulosophie

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Troupeau - Plus qu’un animal sociable l’homme est avant tout une bête de troupeau.

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[Extraits du journal de Marcel Crépon]

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