- Même fabriquées en série les statuettes en bois ont tout de même plus de gueule que ça.
Ce ça, Lucien n’ignorait pas qu’il désignait moins la figurine (morve de pétrole métamorphosée en idole par la chimie) que l’histoire contenue dans ses yeux en bille, moignons, collier, pagne et oreilles percées. Il n’est pas tout à fait certain que nous apprenions quoi que ce soit de nos erreurs. Avant de connaître Mireille Lucien connut Selba après avoir quitté Irène laquelle avait supplanté Martine qui évinça Yvette ou peut-être fut-ce Suzon ? Peu importe. Une fois Irène plantée au milieu d’un carrefour, tel un point d’exclamation colérique, il s’était remis en route, en rail serait plus juste. Derrière la vitre du wagon un paysage, qui n’avait de fin que le début y ramenant sans cesse à cette fin. Champs, prairies, labours, raturés d’alignement de peupliers, sectionnés de rivières le plus souvent invisibles. Une sorte d’infini confiné d’où surgissaient parfois des hameaux, des bouts de fermes isolées, pustules pierreuses aux cours embourbousées, ou ruines d’une ferveur industrielle révolue. Cela se répétait kilomètre après kilomètre, exagérait les distances, l’exaspérait d’autant – il n’avançait plus. paysage trempé dans une lumière limoneuse, comme formée de gouttes grises, sphères grasses où se reflétait en tremblotant un peu de la confusion verte vallonnée par ennui. Sans oublier cette invisible chape d’atavisme qui ne demandait qu’à l’enfoncer là-dedans, à n’en ressortir plus, ou alors vieux squelette, très vieux désordre d’os déterré au hasard d’un coup de pioche ou caresse de socle. Elle avait servi, cette campagne, de coulisse à bien des batailles, à maintes débâcles, déroutes, retraites, replis stratégiques, dans un sens, dans l’autre. Seuls les mouvements militaires font réellement avancer les choses. Son regard s’embourbait là-dedans, battait la brèche, cafouillait et finit par s’en extirper, par s’en remettre, par retrouver ses points de repères seulement lorsque le train entra en gare. Pour descendre à cette gare, il dût continuer jusqu’à une autre station et attendre là qu’un autre train le ramène enfin à sa destination. Entre les marchandises et les hommes il est souvent difficile de savoir ce qui doit circuler le plus. N’y revenons plus puisque Lucien était arrivé, ne sachant plus trop s’il retrouvait Selba ou continuait de quitter Irène. Les deux cas de figure se valaient puisque Mireille leur succèderait. Selba l’attendait sur le quail. Ils étaient sortis du hall accueillis par des filles, installées en vitrines. Langoureuses langoustes au bain-marie, elles s’affichaient en bikini, en dessous (dessus serait sans doute plus juste), certaines en tenue plus ou moins sportive et fluorescente. Baignées par le mensonge lumineux de néons, elles s’ennuyaient, s’emparaient de temps à autre de leur portable et parlophonaient. Des hommes de tous calibres les zyeutaient en biais. Se trouvaient-ils en groupe exclusivement mâle, ils se risquaient plus près, se transformaient en formation poulpeuse, gesticulant des bras, lançant des vannes pour mieux dissimuler leur gêne ou mieux reluquer, expertiser les poissons exotiques dans leur aquarium – et préféraient tout de même rejoindre la gare pour prendre le train qui les mènerait sûrement plus loin que ce furtif pendant marchandé établissant un équilibre aussi bref qu’illusoire entre les dégoûts, celui de l’avant prévoyant celui de l’après et celui-ci se souvenant du premier. Si accompagnés de leur épouse, ils fournissaient un effort inouï, maudissaient l’évolution de les avoir pourvu d’yeux frontaux plutôt que latéraux pour élargir leur angle de vue et surprendre, accrocher sournoisement, un bout de cuisse, de mollet, un soupçon de fesse ou de sein, voire un frisotis de pubis. Et finissaient eux-aussi par monter dans un wagon, un peu étourdis, ou poursuivre leur chemin vers la ville celui de l’enfer est pavé de paradis aussi fragiles que des œufs frais. Selba et Lucien descendaient un boulevard, longeaient des quais sans clapot, charriaient, touillaient des lieux et des êtres en une bouilli floue y surnageaient des grumeaux enfoncés d’un côté resurgissant de l’autre aux grés des attirances et répulsions électives. Etres et choses, entre l'exprimé, le non-dit et franchement tu. Aimés aimants démagnétisés se disputant, se rabibochant dans le cousu décousu des heures pour disparaître sans remous. De nouveau seul Lucien était entré dans un boui-boui d’antiquités exotiques sur le sol duquel une ligne jaune avait été peinte pour guider le visiteur dans un dédale invisible de la rue – même en se collant aux vitrines l’une barrée par un store l’autre comblée d’articles –, une fois passé le comptoir derrière lequel se devinait plutôt que voyait une vendeuse ennuyée ou peut-être simplement groggy par les senteurs. C’était des pièces encombrées, plongées dans une pénombre poussiéreuse, des couloirs, caves, étages, étagères, faux étages, passages étroits, escaliers tortueux où s’alignaient, s’empilaient, s’entassaient, s’amoncelaient et se dressaient des statues, des statuettes, des masques, des sagaies, des instruments de musique, de cuisine, de divination, des outils, des gris-gris, piles de tissus, touffes de raphia, faisceaux de paille, cuirs, métaux, bûchettes de bois précieux et autres objets innommables dont la concentration dans un espace aussi restreint et sans doute jamais aéré accentuait l’odeur, reconnaissable entre toutes, ramenait le visiteur à l’exagération tropicale, cette odeur confuse et précise à la fois, de ce mélange de bois, de racines, de poudres, de pourriture fertile, cette odeur spécifique oui et indescriptible, qu’il reniflait mais ne parvenait pas à se décrire, qu’il inventait peut-être ? Et peut-être l’Afrique elle-même n’était-elle qu’une invention des Européens, qui, dans leurs descriptions, avait seulement parlé d’autre chose ? Deux hommes entrés en catimini et palabrant à voix basse avec le vendeur chinois – qu’était devenue la vendeuse ? – étaient bien réels eux. Ils portaient des manteaux pas bien épais et cependant lourds, dont l’étoffe bon marché, usé par la clandestinité ou simplement le dénuement, dissimulait quelque artefact du pays qu’ils espéraient vendre, en jetant des regards furtifs sur les étagères surchargées que désignait d’un geste las le vendeur appuyé d’un non-non-non de la tête, peut-être cela sous-entendait-il qu’il valait mieux pour parler affaire, attendre le départ de Lucien. Celui-ci acheta l’idole sans même l’avoir vraiment regarder, sans même avoir voulu l’acheter, comme par réflexe, par dérision ou lacheté. De nouveau dans la rue il avait retrouvé l’air cafardeux d’un début de printemps humide, aussi surchargé que les étagères qu’il laissait derrière lui, écrasé par la silencieuse, l’imposante masse, cette grandiloquente, arrogante et guignolesque expression d’une architecture ahurie, aux proportions époustouflantes pour ce pays exsangue sans doute conscient qu’un rien pouvait le rompre, que son existence ne représentait qu’une goutte d’urine dans les WC du temps. De la gare qu’il avait regagné Lucien apercevait la coupole bardée d’échafaudages se mêlant aux lignes à hautes tensions, imposait sa présence aux grues dont les prétentions à promouvoir l’immuable, garantissaient seulement l’éphémère. Ces grues disparaîtraient un jour, les bâtiments construits n’arrêteraient le regard de personne, le palais ricanerait alors de toutes ses alvéoles vides. S’il en existe vraiment, l’un des avantages du voyage est de nous placer, le temps du déplacement, dans une niche neutre, et difficile à défendre. La philanthropie pervertie des concepteurs de wagon leur ayant fait abjurer le compartiment, trop intime, ils avaient préféré jeter et confiner les voyageurs dans un espace unique où la misanthropie s’entretient à feu doux, en même temps que s’échangent les bactéries. Il est nécessaire alors de sortir le grand jeu stoïque, pour s’isoler – ou pour le moins être à même de supporter les plaies soniques infligées par les jeux électroniques, les baladeurs/lecteurs de musique tous formats confondus, portables, laptops, tablettes – et tenter de vadrouiller dans les choses, les lieux, parmi les êtres qu’on laisse derrière soi et ceux vers qui l’on va, de pagayer dans les réflexions, de caresser les oxymores dans un sens, dans l’autre ; de jongler avec les propositions sans trop de risque, de les associer, de les accoupler, les enchaîner à peu de frais, pour finalement les regarder se défaire et former de nouvelles constellations au fur et à mesure que l’on s’engoue et s’exaspère des contrées traversées. En voyageant accompagné, quel soulagement n’éprouve-t-on pas de se taire à deux. Ils parlent pourtant. Selba les mains croisées sur la tablette où reposait l’une de Lucien, cependant que l’autre serrait l’idole dans sa poche.
- Tu viendras ?
- Non.
- Tu ne viendras pas alors ?
- Je ne pourrai pas.
- Tu ne viens donc pas.
- Je dois aller...
- Ah ! tu vois que tu vas !
- ... voir du vide.
Une gare d’abord. Petit bâtiment qu’ils avaient quitté rapidement pour parvenir, lentement, à la mer – éloignée, retirée derrière les immeubles, la promenade, les huttes de plage –, une étendue plate, grise, brune, argentée par à-coups, étourderie. Des pétroliers, des cargos, des ferries, de rares voiliers s’efforcaient d’animer l’horizon pâle. Ils naviguent, qui vers l’ouest, qui vers l’est et va savoir où encore. Des façades aux fenêtres et baies inoccupées se succèdaient, des terrasses vides plantées de parasols refermés dont semblaient se gausser des manches à air frangées. Et puis des villas vides aussi en cette saison, face à la plage – où s’étaient risqués quelques promeneurs que le vent s’acharnait à déséquilibrer –, défiant les dunes ; d’autres en construction, sur les vérandas desquelles pavoiseraient bientôt les nouveaux propriétaires, étonnés d’avoir accès à pareil temple, pharaons à crédit, souverains de la vue qu’ils boucheront à ceux qui bâtiront à leur tour, derrière eux. Loin derrière Lucien maintenant, Selba floutée par les tourbillons de sable dans son manteau vert pomme sur le pâle de la plage et le vent ébouriffait la fourrure du col. Nous peignons les personnes lorsque leur présence est trop faible pour être décrite. Et lui de nouveau viande parmi les viandes confinées dans un wagon, il repensait à ce bichon aperçu dans une vitrine, remplaçant l’habituelle locataire, couché en boule sur un siège rococo douteux, sommeillant malgré la télévision allumée, ou peut-être à cause d’elle, justement, et trouvant, qui sait, que tout était vraiment désolant dans le pire des mondes.

tiroir 5 - armoire