Lorsque je travaillais sur les chantiers, l’espace était plutôt réduit. Il commençait, le plus souvent, de la bétonnière, pour s’achever à l’endroit où je déposais des seaux de ciment ou, le cas échéant, vidait la brouette du béton qu’elle contenait, avant que de retourner à la bétonnière. Malgré la fréquence des va-et-vient, la distance parcourue était pour ainsi dire nulle. Le mouvement du ciment, ou du béton dans la caisse, rappelait celui de la mer. Une sorte de ressac. Mais contrairement à la mer, le béton, ou le ciment, finissaient par aller quelque part, ne serait-ce qu’à l’endroit où je les déversais. Bien sûr, ce quelque part, le béton et le ciment n’y parvenaient qu’une seule fois, pour n’en plus bouger. C’était un quelque part solide, plus solide que le vide au-delà de l’horizon maritime, autant voir les choses comme elles sont. Oui, c’était du solide, ce quelque part là – tout le monde ne peut pas en dire autant, pas aussi longtemps. Ce longtemps du béton ou du ciment pouvait naturellement être menacé un jour ou l’autre, pouvait se fissurer, s’effriter, s’effondrer. Mais il y avait de la marge. Cela ne s’en pas comme ça... Si Rome ne s’était pas bâti en un jour il y avait de forte chance qu’elle ne disparaisse pas en deux. Je ne dis pas que cela ne pourrait pas arriver. L’impossible n’est qu’un possible qui n’a pas trouvé la bonne occasion de le devenir. “Celui-là nous enterrera tous!” se vantait le patron en tapotant sur le coffrage d‘un linteau que nous venions de couler. Il devait s’y connaître. Sa famille était originaire de la région d‘Otrante. Maçons de père en fils. Il se souvenait encore bien de la visite qu’ils firent avec sa mère après le décès du grand-père Emilio. Il lui avait alors demandé, à sa mère, si grand-père ‘milio irait aussi rejoindre les ossements derrière l’autel. Elle sortit de l’église en le tirant par le bras, et lui en flanqua une. Puis ils regagnèrent la maison du grand-père, qui n’y était plus. Et lui se demandait, puisqu’il n’était plus ni dans sa maison, ni avec les autres derrière l’autel, où il pouvait bien se cacher l’Emilio... Elle existait encore la maison. Les gens disparaissent généralement plus vite que leurs habitations. Seules les guerres rétablissent l’équilibre, et en temps de paix, les entrepreneurs véreux. Nous le savions nous, qui construisions ces habitations, les rénovions. Nous regardions les futurs occupants, nous leur parlions. Mais nous savions. Et n’en disions rien. Si ces futurs occupants, heureux propriétaires, avaient su eux aussi, aussi clairement que nous, qu’ils disparaîtraient bien avant leur habitation, que nous ne pouvions leur garantir à eux aussi, la même durée d’existence, loin de là, peut-être n’eussent-ils pas pris la peine de s’endetter pour la construire. Nous serions devenus chômeurs. Il valait donc mieux se taire en parlant, faire comme eux, raconter n’importe quoi.
[Extrait du journal de Marcel Crépon].

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