...oui et pour légitimer sa culbute René avait sorti l‘article de sa poche, enfin cette coupure, qui n’expliquait nullement la perte d’équilibre. A moins que la disparition de la sonde n‘aie interrompu un instant les lois de la pesanteur et provoqué l’incertitude du pas, le ramollisement des muscles. Une sonde ne répond pas à l’appel et hop le sol vous manque soudain sous les semelles, pensait Lucien, René non. Puisqu’imaginant la possibilité pour la sonde de poursuivre sa course au-delà de sa cible, plus loin dans l’espace. Ne se laissant ni chahuter par la ceinture d‘astéroïdes, ni séduire par la force d’attraction de Jupiter, mais glissant dans l’inconnu, parfaitement autonome. Et de recueillir des informations dont nul récepteur terrestre ne prendrait jamais connaissance. Heureux qui, comme la sonde, fit un beau voyage et ne revint jamais, en somme, plaisanta Lucien. Il connaissait son René. Depuis longtemps et bien. A qui ne déplaisait pas l’idée de finir ses jours en accumulant force données tout en se démentibulant, lentement, à l’instar de la sonde, pop, spectromètres hop, radiomètre, réflectomètre, hop-pop, antenne, panneaux solaires, batteries, ploc... Cependant qu’autour de lui l’univers tout aussi vaillant se laisserait aller jusqu’à sombrer dans un immobilisme forcé que lui procurerait le zéro absolu, propre à figer la matière, à lui retirer toute velléité de mouvement, de changement. Un peu comme ces tableaux de Vermeer de Delft, dont la construction rigide embellit les objets et les êtres autant qu’elle dénie à ces derniers toute possibilité de mouvement.

tiroir 4 - armoire