... notez, continua René en le reposant sur la table, qu’on peut le considérer selon deux méthodes qui ne s’opposent ni ne complètent vraiment. La première, la tienne (Désignant Lucien), serait émotionelle. En ce sens que l’autocollant est conservé aujourd’hui par Camille, comme ceux que tu collectionnais enfant dans une chemise cartonnée, ou, par extension, ces vignettes achetées hebdomadairement pour les placer dans les cases vides de ces albums dont la mise en vente annuelle était l’un sommet, voire le summum, de ton existence de gamin. Album que tu ne parvenais d’ailleurs jamais à terminer. Je te revois, prêt à effectuer ces courses que tu détestais, en vue de la prime constituée par la monaie (ou une partie, selon le cas) et reconvertie en pochettes d’images Panini. Tu te souviendras aussi de la petite étiquette adhésive, généralement décollée de la peau d’agrumes ou fruits, appliquée, en sus de bandes blanches et numéros inscrits au feutre dans un rond qui n’avait de circulaire que l‘intention (portières avant, capot), sur la carosserie de plastique (capot, le toit, coffre arrière et portières), pour donner à n’importe quelle berline miniaturisée (vue de loin, en cillant des yeux) l’aspect d’un bolide de rallye se lançant sur un parcours agencé au moyen de couvre-lit, couvertures et descente-de-lit, reproduisant dans un identique fantaisiste car impossible à reproduire, celui de Monte Carlo, compétition pour toi alors mythique (ce qui m’échappait) où le sadisme des organisateurs et le masochisme des participants se tendaient les bras au cœur de l‘hiver, pour le grand plaisir des spectateurs. La seconde approche, la mienne, se veut plus scientifique. Aussitôt vu, aussitôt interrogé. De quel domaine relève cet autocollant? Publicité, Art, Politique? A quelle époque a-t-il été imprimé, selon quelle méthode? Je passe ensuite à l’iconographie, la typographie. Je l’ausculte, l’explore, le fait passer aux aveux. Et pour finir je me demande en toute honnêteté : que me dit cet autocollant que je ne sache déjà? Beaucoup et peu ; que sais-je de ce qu’il me tait? Pas plus, pas moins. Je le prends comme il se présente, et loin de le conserver le place là où il servira le mieux sa cause, quelle qu’elle soit et pour autant qu’il en est une.

tiroir 2 - armoire